Je l’enlace solidement de ma main et de mon bras droits, veillant à ne pas l’échapper. Sa peau lisse et brillante glisse le long de la mienne tendue et moite. Elle est tellement grosse que je me dis qu’elle compte pour deux. J’aurais pu lui en ramener deux si mon autre main n’avait pas été prise, mais pour son massage ashiatsu, j’avais eu besoin d’apporter deux grands bâtons de bambous.

Je passe le pas de la porte de son atelier et je la trouve assise, en train de peindre. Je me demande depuis combien de temps elle a adopté la chaise. La dernière fois je lui avais dit que les heures passées debout n’arrangeaient pas ses douleurs de dos, elle m’avait répondu fièrement: « Mon corps est au service de mon art! ». Je suis surprise de la trouver obéissante. Et elle, surprise que je ne lui aie pas obéi: « Tu ne m’as pas apporté mes deux pastèques?! »

Debout sur son dos, j’exerce des pressions le long de sa colonne. Je m’appuie sur les deux longs bâtons qui me servent de canne afin d’ajuster la pression et de ne pas mettre trop de poids sur son dos douloureux. J’avance et recule avec précision et précaution comme sur une branche d’arbre sur laquelle je fais attention de ne pas tomber. Se mêlent à ses gémissements d’inconfort des souffles libérateurs. Elle a un corps très réceptif, très accueillant à ce que je lui propose. Son corps est le lieu de beaucoup de souffrance, mais aussi de beaucoup de plaisir, découvrirais-je.

La tête tournée sur le côté, elle ouvre de temps à autre un oeil pour observer la scène.

– « J’aime que tu me domines. », me dit-elle.

– « Ah oui, pourquoi? »

– « C’est reposant. »

– «  La domination? … Parles-en aux esclaves! ». 

Elle sourit.


– « Tu as raison. Je ne devrais pas appeler cela de la domination lorsqu’il y a de la confiance.
En tout cas, cela m’excite de sentir tout ton poids sur moi. »

– «  Tout t’excite Frida! »

– «  C’est vrai, mais surtout toi. »

– «  Ne t’excite pas trop ! », lui dis-je.

Je fais un petit saut qui lui coupe le souffle et débloque ce que je sentais coincé.

« Abandonne-toi à la place. Détends au lieu de contracter. », ajouté-je .

Je finis le massage avec quelques étirements.

– « Je reviens jeudi? »

– « Oui. Tu m’apportes mes pastèques? »

– « Oui, je n’aurai pas mes bâtons cette fois-ci, j’aurai mes deux mains libres.

– « J’espère que tu auras tes deux mains libres! », me dit-elle avec son sourire espiègle.

*

Elle est en train de peindre dans son lit lorsque j’arrive. Elle est tellement absorbée qu’elle ne me voit pas. J’ai les mains pleines de deux grosses pastèques que j’ai hâte de poser. Je cherche du regard une surface libre. Elles sont lourdes. Frida avait insisté pour en avoir des grosses rondes. Je me précipite vers la petite console au pied de son lit. Je les dépose bruyamment et je la fais sursauter: son pinceau lui échappe. Elle s’emporte, puis me voit et se radoucit. Elle contient son irritation.

Sur le bureau, celle d’hier est encore là. Je ne comprends pas trop pourquoi elle m’a demandé de lui en apporter deux autres.

– « Tu ne la manges pas? », lui demandé-je.

– «  Non, c’est pour les peindre. De la nourriture pour les yeux. Pour l’âme, devrais-je dire. Pourquoi les manger une seule fois lorsqu’on peut les manger éternellement? »

Je l’aide à se déshabiller. Elle bouge plus lentement aujourd’hui. Le massage de lundi était nécessaire, mais son corps a besoin de temps pour intégrer. Je prévois quelque chose de plus enveloppant cet après-midi.

Pendant qu’elle s’allonge sur la table, je brûle un peu de sauge et réchauffe à l’aide d’une flamme une petite bouteille contenant de l’huile. Lorsqu’elle est à la bonne température, je lui en coule de généreuses gouttes entre les omoplates.

Je sens son corps tendu par la douleur. Sa peau est dure comme de la cire refroidie. Mes mouvements et mes caresses amples la réchauffent, ramènent de la souplesse.

Je suis habituée à masser en silence. Mais Frida me parle, me commente ses tensions. Elle me dirige aussi: « plus à droite, oui ici, plus fort. » Cela me fait plaisir de lui donner ce qu’elle ressent que son corps a besoin. Mais j’ai une autre lecture de ses besoins, plus cachés. Elle aimerait que ses maux apparents disparaissent, mais je sens qu’il faut traiter le mal à la racine. Son ancrage tangue, il faut travailler ses pieds. Elle déteste se faire toucher les pieds. Et c’est doublement pour cette raison qu’il faut travailler là. Mais elle n’est pas prête. J’y viendrai à un autre moment.

Je la fais se retourner pour terminer le soin avec son visage. Je tends mes bras pour apposer mes mains au-dessus de son plexus solaire et le masser très lentement. Mon visage est proche du sien. Nos bouches aussi. Je peux sentir son souffle. Fermant mes yeux, je me concentre sur l’énergie qui se déplace entre mes mains et son corps. Tout à coup je sens ses lèvres contre les miennes. Elle me dépose un petit baiser, et me sourit, comme une enfant assumant son « mauvais » coup.

– « Frida, tu sais que tu es la seule de mes patientes à me donner des ordres. Et à me voler des baisers. »

– « Je suis ton unique patiente. »

– « Cette semaine, oui. »

D’un ton théâtral et colérique, elle déclame:
– « Je veux que tu ne masses personne d’autre que moi! ». Puis elle éclate de rire, consciente de ses excès.

*

Lorsque je reviens la semaine suivante, avec deux autres grosses pastèques dans les bras, je la découvre non pas dans son lit, mais sur une chaise. Dans une tenue tout à fait inattendue. Elle est habillée de larges sangles blanches qui lui servent parfois de corset médical, telle une armure sexy qui lui enserrent les seins et les font paraître plus gros. Elle réussit à rendre sexy les langes des malades.

– « Aujourd’hui on va changer les rôles: c’est moi qui vais m’occuper de toi. », m’annonce-t-elle droit dans les yeux.

– « Je suis curieuse de savoir de quelle manière… »

– « J’aimerais te peindre. », me dit-elle. « Et je vais avoir besoin que tu te déshabilles. »

Ce n’est en rien professionnel. Mais son attitude et sa sensualité incarnée me donnent envie de dissoudre les frontières entre nos rôles respectifs, de jouer le jeu. Je disparais dans l’autre pièce et reviens quelques minutes plus tard, complètement nue. Elle me déshabille du regard, et je le soutiens lorsqu’il remonte et s’accroche à mes yeux.

Elle écarte ses cuisses et m’invite à venir m’installer sur la chaise. J’obéis. Mon dos trouve réconfort contre ses seins qui s’échappent entre deux bandages.

– « Colle tes cuisses aux miennes. », me dit-elle.

Ce faisant, j’écarte mes jambes et ouvre grand mon sexe.

– « Regarde comme tu es belle. », me glisse-t-elle à l’oreille.

Le grand miroir face à nous rend la scène un peu plus intimidante.

Son chevalet est à portée de sa main droite. Elle prend un fusain et commence à donner vie à nos silhouettes. Par petites touches, elle fait émerger ma taille, mes poils, mes lèvres, mon ventre, mon buste. Je tente de bouger le moins possible, je me concentre sur la proximité de son corps, sa chaleur, ses micromouvements, le bout de ses seins qui me caressent le dos, la chaleur de son entrejambe qui voyage jusqu’à la fente de mes fesses.

Je suis impressionnée par son assurance. Malgré ma présence, elle dessine sans sourciller. Elle est à sa place dans son art. Si désirable que j’ai envie qu’elle lâche son crayon. J’ai envie de sentir sa peau, goûter son cou, enfouir mon nez à la naissance de ses cheveux. Ses cheveux si foncés, si forts. J’ai envie de les tirer pour approcher ses lèvres des miennes.

Après un long moment sans bouger, je commence à fermer les yeux. La sensation de froid sur mes seins me réveille. Frida s’amuse à peindre mes mamelons avec les poils de son pinceau.

– « Tu es fatiguée? » me demande-t-elle

– « Oui, je suis fatiguée de me faire peindre. 
Je préfèrerais me faire prendre. »

Elle sourit et, pour toute réponse, laisse tomber ses pinceaux qui tintent sur la céramique, un son annonçant le début d’une exquise expérience.

Elle écarte un peu fort plus mes cuisses, ouvrant plus grand ma fente et créant un délicieux étirement qui démultiplie mon excitation. Le miroir donne l’impression d’un troisième visiteur nous observant.

Puis elle pose une main sur mon sexe. Je sens sa chaleur et mon pouls battre contre ses doigts. Son autre main libre empoigne un de mes seins, jouant avec, tout en lenteur et en détails.

Conquérant mes deux monts à la fois, elle alterne entre des mouvements amples et de petits cercles précis. Elle change les cadences et les ambiances. Passant du massage sensuel, à d’énergiques va-et-vient, elle me donne tout à coup une petite claque sur la chatte. Ce geste vif et inattendu fait monter mon excitation à son plus haut degré. La décharge aiguë qui accompagne cette butée s’imprime profondément en moi.

Pleinement présente à mon plaisir et à ses mouvements, mon esprit arrive tout de même à s’égarer pour se demander s’il y a un nom pour une fessée de sexe. Une chatsée? Une sexsée? C’était une mélodie que je n’avais jamais entendue. Un son non pas sec, mais un peu feutré, étouffé par ma mouille. Une petite musique aussi délicieuse que l’orgasme qui s’en suivit.

*

Je lui amenais toujours des pastèques, mais nous avions troqué les séances de massage pour nos ébats. Nous ne pouvions pas tout faire.

Malgré son corps qui la faisait souffrir, Frida avait une énergie hors du commun. Elle aimait faire tout tanguer autour de nous. Et nous craquâmes plusieurs pastèques.

Une fois, la vibration du lit fit rouler un melon d’eau qui attendait toujours sagement sur la console au bout du lit. Il tomba à terre et s’ouvrit en deux. Devant ce cœur rouge, cette chair découverte et fraîche, on se comporta comme des ogresses, croquant dedans chacune notre tour. Son jus coulait le long de nos joues.

Frida en prend un bout dans sa main et commence à le frotter contre mon sexe. La sensation m’est étrangère. C’est chaud, spongieux, dur et doux à la fois. Elle s’allonge sur le dos et m’appelle: « Viens ici ». J’approche mon bassin de son visage et lui offre à genou mon sexe fruité. Elle me caresse délicieusement les fesses pendant qu’elle me mange.

Je sens qu’elle glisse délicatement, mais avec assurance un doigt en moi. Je m’arrime à la tête du lit. Je caresse sa joue collante de sucre et ses cheveux que je tire un peu au passage. Le plaisir est si bon qu’il me domine et me donne envie de me coucher, mais je me tiens droite, écartant de plus en plus les genoux afin de rapprocher mon sexe plus près de sa bouche. Elle me guide avec ses doigts en moi, et je glisse sur son visage, telle une marionnette joyeuse.

Puis tout à coup je pousse un petit cri aigu tandis qu’une crampe me saisit. Je me couche alors à côté d’elle. La gorge sèche, j’en profite pour manger un peu de pastèque. Elle me sourit avec ses lèvres juteuses.

– « Tu goûtes si bon. Que rico! Tu détrônes la pastèque. »

– « Ce n’est pas difficile, c’est loin d’être le fruit le plutôt goûteux. »

– « Tu as raison. Je devais dire : tu détrônes la mangue! »

– « Ah là, tu parles! »

Elle jette alors un morceau de pastèque contre le mur qui explose sauvagement. Elle rit et je l’accompagne. Elle s’écrie: «  Allez me chercher des mangues! »

Ses baisers gourmands m’enchantent. Nos corps s’entrelacent si parfaitement que je ne sais plus à qui appartient quoi. Autour de nous, comme évadés de ses tableaux, nous sommes entourées d’animaux. Des singes curieux nous regardent depuis la tête du lit, tandis que des perroquets picorent des graines de pastèques à nos pieds.

– « J’adore faire l’amour avec toi. », me dit-elle. « Mais je m’ennuie aussi de tes massages. Tes mains, c’est ton art! »

– « Tu dis ça parce que tu n’as pas lu mes poèmes. »

– « Tu écris de la poésie?!

Tu veux bien m’en lire un peu? »

Je me lève et je sors de mon sac un cahier dans lequel je griffonne mes inspirations.

« Tu mérites un amour décoiffant,
qui te pousse à te lever rapidement le matin,
et qui éloigne tous ces démons qui ne te laissent pas dormir.

Tu mérites un amour qui te fasse te sentir en sécurité,

capable de décrocher la lune lorsqu’il marche à tes côtés,

qui pense que tes bras sont parfaits pour sa peau.

Tu mérites un amour qui veuille danser avec toi,

qui trouve le paradis chaque fois qu’il regarde dans tes yeux,

qui ne s’ennuie jamais de lire tes expressions.

Tu mérites un amour qui t’écoute quand tu chantes,

qui te soutient lorsque tu es ridicule,

qui respecte ta liberté,

qui t’accompagne dans ton vol,
qui n’a pas peur de tomber.

Tu mérites un amour qui balayerait les mensonges

et t’apporterait le rêve, le café et la poésie. 
» *

Je la vois émue.

– « C’est très beau. 
Je voudrais l’envoyer à Diego. »

– « Est-ce que tu vas lui envoyer notre tableau aussi? »

– «  Je pourrais. Il aime me voir heureuse, et tu me rends heureuse. C’est pas ça l’amour? »

L’amour se termina deux semaines plus tard. Frida était aussi imprévisible que « calientita ».

Je la recroisai quelques mois plus tard à Coyoacan. Elle se promenait avec un groupe d’amies. On se salua. Elle était fière, comme à son habitude. Je l’observais toute habillée et j’aimais le contraste de voir se dérouler sous mes yeux un film bien différent de celui qui se projetait dans ma tête.

Savoir qu’à un autre moment, dans un autre lieu, j’avais eu ses lèvres dans ma bouche, son mamelon entre mes dents. Elle regardait son interlocutrice et sur son visage se superposaient les grimaces qu’elle avait faites quand j’étais entrée en elle. Elle était là toute proche et en même temps inaccessible.

Elle vit mon sourire et me sourit à son tour avec espièglerie:

–  « J’ai beaucoup de douleurs en ce moment. J’aurais besoin de me faire masser. »

– « Quel dommage! Je me suis reconvertie en vendeuse de pastèques. »

Elle ria aux éclats et je l’accompagnai.

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* poème écrit par la poétesse contemporaine mexicaine Estefanía Mitre et attribué à tort à Frida Kahlo.


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