Dans notre société productiviste, faire l’amour est un acte anticapitaliste.
Faire l’amour avec une femme en est son apogée: le plaisir pour le plaisir, sans enjeu de procréation. Un plaisir qui ne rapporte rien à personne, si ce n’était qu’aux deux hippies que nous étions.
Un plaisir qui ne produit rien de tangible: pas d’expo photos ou de story Instagram, juste une parenthèse saline, à l’abri des regards, qui laisse des souvenirs dans la tête, des sensations imprimées dans le corps et un délicieux goût dans la bouche.
Cela faisait vingt ans que nous ne nous étions pas vues. Je l’aperçus au cœur de la foule en train de chanter et danser à Guanajuato, au Mexique. Elle était magnétique. La revoir en personne suffisait à me faire retomber amoureuse.
Je me tenais un peu cachée derrière la foule afin de ne pas la perturber. J’avais suivi sa carrière de loin et je n’étais aucunement surprise de son succès et surtout de la place qu’elle avait prise dans le cœur des gens. C’était une évidence, elle avait toujours été habitée par la musique.
J’attendis les derniers applaudissements pour m’avancer vers elle. Lorsqu’elle croisa mon regard, ses yeux s’écarquillèrent, elle se figea quelques secondes, puis son grand sourire m’accueillit. On s’approcha l’une de l’autre, on se prit dans les bras, on se prit les mains, elle me fit tourner sur moi-même.
– « Georgiaaa!!! »
– « Hola Matalia! »
– « Laisse-moi te regarder, te toucher, t’embrasser. Je suis tellement heureuse de te revoir. »
Notre chimie était intacte. Nous retrouvions le plaisir de partager le même air au mètre carré. L’éclat de son œil brillait dans le mien et inversement. On se baignait dans un même sourire béat qui aurait pu avaler la terre entière tant il n’en finissait pas de s’agrandir.
On se mit à rattraper le temps perdu, discutant à bâtons rompus pendant que nous marchions loin de l’agitation de la ville. On marcha longtemps, si longtemps d’ailleurs qu’on finit dans la campagne française!
On s’installa sous un olivier qui semblait nous attendre depuis une centaine d’années. Les cigales signaient la bande-son de nos retrouvailles. Je m’adossai au tronc tandis qu’elle posa sa tête sur mes cuisses. Cela faisait du bien d’être au repos et de partager un moment de silence.
On se caressait du regard, se touchant les mains, faisant danser nos doigts dans un effleurement qui faisait réagir mon corps au complet. En suivant les courbes de ma main, elle caressait les flancs de chacun de mes doigts. Elle amenait de la présence dans des zones de mon corps auxquelles je n’avais jamais prêté attention. Je prenais conscience que le bout de mes doigts avait une sensibilité différente des côtés, de la paume et du dessus. Je redécouvrais mes mains à travers la caresse des siennes. J’aimais sa subtilité et les endroits où elle m’emmenait. Elle était si précise. Sa sensualité passait par les détails.
– « Tu m’as manqué, j’ai souvent pensé à toi. Ton parfum a continué à me réveiller certains soirs, et je te voyais dans toutes les grandes blondes frisées. »
Je retrouvais cette magnifique capacité qu’elle avait d’exprimer ce qu’elle aimait des autres.
Elle me demanda de défaire sa tresse. J’observais ce travail d’orfèvre, une tresse comme une couronne. Elle voulait ses cheveux en liberté, et moi aussi, mais je ne voulais pas détruire cette pièce d’art, ce travail d’artisan que j’imaginais aussi long à fabriquer qu’un panier en osier. Cherchant par où entrer, je glissai mon index dans un premier nœud pour le rendre plus lousse. À mesure que je défaisais l’ouvrage, elle commença à me nommer les choses qu’elle avait envie d’explorer.
Je me souvenais de cette époque où nous étions deux jeunes adultes encore cristallisées dans le monde de l’enfance. Parler des choses ayant trait à l’intime nous affolait. Le sexe se passait toujours lorsque les lumières étaient éteintes et que l’on ne pouvait se pénétrer la pupille, comme si nous n’assumions pas pleinement notre désir. Là, elle me regardait droit dans les yeux, l’air léger tout en étant présente, un sourire ponctuant chacune de ses phrases:
– « Je vais coller ma poitrine contre la tienne pour synchroniser nos cœurs. J’en profiterai pour te sentir. D’abord dans le cou (qu’elle me caressa) juste sous ton oreille, pour humer ton parfum, puis ton visage, tenter de découvrir les secrets de ta crème, sentir tes lèvres pour deviner combien tu en as embrassé en vingt ans. »
En touchant le coin de ma bouche du bout de son doigt, elle me dit:
– « Je vais commencer par embrasser ta commissure droite, juste là, du côté le plus joyeux lorsque tu souris. »
Elle redessina le pourtour de mes lèvres avec son index, puis rentra lentement une phalange dans ma bouche. Son doigt fut la première chose que je goûtai d’elle en vingt ans.
– « Je vais garder mes yeux dans les tiens pendant que je te caresserai, histoire de cartographier les parties sensibles de ton corps. Je veux juste frapper aux portes, j’y rentrerai plus tard. »
Ses mots étaient comme une lame bien affutée.
Même si les cheveux n’étaient pas un signe fidèle du temps qui passe, j’étais curieuse de découvrir la longueur qu’elle avait. Lorsqu’ils furent complètement libérés de sa tresse, je les peignai de mes doigts.
Puis je lui massai le cuir chevelu, faisant exhaler une odeur enivrante. La peau du crâne a un parfum si caractéristique. C’est un lieu chaud qui flirte avec des senteurs contrastées: le sec et l’humide en même temps, la paille cassante du foin et la terre abondante et souterraine. C’est un lieu secret aussi. J’étais à une place que peu de gens ont: au cœur de sa chevelure. Elle-même ne pouvait y avoir accès de cette façon.
Je réalisais combien on ne peut jamais vraiment se visiter aussi intégralement que d’autres peuvent le faire. Je ne saurai jamais ce que c’est que de se placer dans mon dos, sentir ma nuque, avoir mes deux mains remplies des miennes, m’explorer depuis mon origine.
La toute première fois que nous avions fait l’amour, c’était sur une plage du Mexique, pendant un bain de minuit. Nous étions un peu saoules. Nous buvions au coin du feu, elle grattait sa guitare et nous chantions. Cela faisait des semaines que nous nous tournions autour, mais nous étions trop gênées pour nous montrer vulnérables et entamer un premier pas.
Je lui avais proposé du mezcal pendant qu’elle jouait et comme elle avait les mains prises, je m’apprêtais à lui approcher le goulot pour la faire boire, mais je me ravisai. À la place, je pris une gorgée et m’approchai d’elle. Sa guitare s’arrêta.
Je déposai mes lèvres contre les siennes et fis couler l’alcool tiède dans sa bouche, tout doucement. Si doucement qu’elle m’aspirât pour augmenter le débit. On se rencontra dans un baiser passionné où dansèrent nos langues aventureuses à saveur de mezcal qui avait évaporé nos inhibitions. Après les langues qui s’infiltrent se fut au tour des mains qui se glissent sous les vêtements, puis s’en débarrassent.
Nous ne voulions pas rester nues sur la plage, alors nous sommes entrées dans l’eau. Le sel de mer rendait plus douces nos peaux et plus légers nos corps. Nous dansions comme deux sirènes, nous glissant entre les doigts et les cuisses, nos cris noyés par la puissance des vagues.
Vingt ans plus tard, nous étions dans la lumière crue d’une chaude après-midi. Je lui caressais le visage, repassais sur tous ses traits, la cicatrice sur sa joue. Je me sentais ivre d’aimer.
– « Tu te souviens de ce que tu m’as dit après m’avoir embrassée pour la première fois? », lui demandai-je.
– « Oui. J’ai volé les mots d’un autre: Je veux faire avec toi ce que le printemps fait aux cerisiers1. Et toi, tu te rappelles ce que tu m’as répondu? »
– « J’avais trouvé ça très romantique, mais je me souviens avoir eu envie d’en rire un peu en faisant ma propre version nerudienne. (J’avais alors imaginé une variante un peu plus humoristique que lyrique). Je veux faire avec toi ce que l’huile chaude fait au maïs. ».
Elle m’avait rejointe dans une suite de propositions aussi farfelues les unes que les autres:
– « Je veux faire avec toi ce qu’un mentos fait dans une bouteille de Coke. »
– « Je veux faire avec toi ce qu’un peigne fait aux cheveux crépus. »
– « Je veux faire avec toi ce que l’eau fait à un livre. »
– « Je veux faire avec toi ce qu’un repas de Noël fait aux chemises trop boutonnées. »
On riait à se remémorer ces souvenirs.
Après plusieurs heures à se parler, se caresser, s’embrasser et se déshabiller, nous avons migré du pied de l’olivier au cœur d’un champ de blé, brisant quelques épis pour installer notre couverture dans une petite clairière intime.
- « Quiero hacer contigo lo que la primavera hace con los cerezos. », tiré du poème XIV de Pablo Neruda dans Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée, publié en 1924. ↩︎

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